Un mouton saute la barrière. Puis un deuxième. Un troisième, un peu plus maladroit. Quarante-sept… quarante-huit… Qui n'a jamais essayé, un soir où le sommeil se faisait attendre, de compter les moutons ? L'image est si familière qu'on ne se demande plus d'où elle vient. Pourquoi des moutons, et pas des étoiles ou des nuages ? Et surtout : est-ce que ça marche vraiment ? Petite enquête, entre histoire, science et douceur du soir.
D'où vient l'idée de compter les moutons ?
Une habitude de bergers
Pendant des siècles, compter son troupeau n'avait rien d'un remède contre l'insomnie : c'était un travail. Chaque soir, les bergers comptaient leur troupeau en le faisant rentrer à la bergerie, pour s'assurer qu'aucune bête ne manquait. Un geste lent, répétitif, presque hypnotique, au moment même où la journée s'achève. On imagine sans peine comment cette image paisible a pu s'associer au sommeil.
Un conte du Moyen Âge
L'idée apparaît déjà dans des textes très anciens. Dans la Disciplina Clericalis, un recueil de contes écrit au début du XIIe siècle et attribué à Pierre Alphonse, le conteur d'un roi raconte l'histoire d'un paysan qui doit faire traverser une rivière à deux mille bêtes, deux par deux, sur une petite barque. Le conteur s'endort avant la fin. Le même motif revient au XIIIe siècle dans un recueil italien, puis au début du XVIIe siècle dans Don Quichotte, où Sancho Panza raconte une histoire de chèvres à faire traverser une à une.
Le ressort est toujours le même : une tâche si monotone qu'elle finit par endormir celui qui l'écoute, ou celui qui la fait.
Pourquoi ce compte est censé aider à s'endormir
L'idée paraît simple : en occupant l'esprit avec une tâche répétitive et sans enjeu, on l'empêche de ressasser les soucis et le stress du quotidien au moment de trouver le sommeil. Compter mobilise juste assez l'attention pour couper le fil des pensées, sans exciter le cerveau. Et la répétition, comme une berceuse, invite au calme.
Sur le papier, c'est une bonne intuition. Restait à vérifier qu'elle résout vraiment le problème : c'est ce qu'ont fait des chercheurs.
Compter les moutons, est-ce que ça marche vraiment ?
En 2002, deux psychologues de l'université d'Oxford, Allison Harvey et Suzanna Payne, ont mené une expérience auprès de 50 personnes ayant des difficultés à s'endormir. Les participants étaient répartis en plusieurs groupes : certains devaient imaginer une scène apaisante, comme une cascade ou une plage, d'autres se distraire avec une tâche simple, à la manière de ceux qui comptent leur troupeau, d'autres encore ne recevaient aucune consigne.
Le résultat a fait le tour du monde : ceux qui imaginaient une scène apaisante se sont endormis plus de 20 minutes plus tôt que le groupe sans consigne. Le groupe qui se distrayait avec une tâche simple, l'équivalent de notre troupeau imaginaire, ne s'endormait pas plus vite que celui qui ne faisait rien.
Pourquoi ? Selon Allison Harvey, une scène riche et engageante occupe davantage l'esprit que le défilé monotone de bêtes toutes identiques. Compter est trop simple : les pensées de la journée trouvent facilement à se glisser entre deux sauts de barrière. Autrement dit, ce n'est pas l'ennui qui endort, mais une attention doucement occupée.
Que faire à la place ? D'autres moyens pour trouver le sommeil
Puisque l'imagination semble plus efficace que le calcul, voici quelques moyens simples de remplacer le troupeau, les soirs où l'endormissement est difficile.
- Imaginez un lieu apaisant. Une plage au coucher du soleil, une forêt après la pluie, la maison de vacances de votre enfance. Prenez le temps d'en explorer les détails : les sons, les odeurs, la lumière, la sensation du sable sous les pieds. Plus la scène est riche, plus elle retient l'esprit.
- Écoutez une musique douce. Quelques minutes de musique calme avant de dormir aident à se détendre, à condition de garder le téléphone loin du lit.
- Respirez lentement. Inspirez par le nez, expirez un peu plus longuement par la bouche. Concentrez-vous sur le va-et-vient de l'air, plutôt que sur un compte.
- Détendez votre corps, de la tête aux pieds. Relâchez tour à tour le front, les épaules, les bras, le ventre, les jambes. Un petit voyage intérieur, sans but et sans pression.
- Videz votre tête avant de vous coucher. Si ce sont les tâches du lendemain qui tournent en boucle, notez-les sur un carnet avant d'éteindre. Ce qui est écrit n'a plus besoin d'être retenu.
- Ne luttez pas. Vouloir à tout prix s'endormir crée une tension qui éloigne le sommeil. Si rien ne vient, levez-vous quelques minutes, dans une lumière douce, puis revenez au lit quand la fatigue se fait sentir.
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Et si l'on gardait les moutons… pour leur douceur ?
Ils ne sont peut-être pas les champions de l'endormissement, mais les moutons restent les meilleurs ambassadeurs de la nuit. Leur image évoque la laine, la chaleur, le calme des prés au crépuscule. Et c'est peut-être là leur vrai pouvoir : nous rappeler que le sommeil ne se force pas. Il se prépare, doucement, dans une chambre calme, sombre et fraîche, un lit accueillant, et un esprit qui a pu se poser.
Car le meilleur allié de l'endormissement reste un environnement qui donne envie de lâcher prise : une literie confortable, un linge de lit en coton lavé doux dès le premier soir, une lumière tamisée, et quelques gestes répétés chaque soir, comme un rituel.
À retenir
- L'idée : occuper l'esprit avec une tâche monotone pour couper le fil des pensées.
- Une étude d'Oxford (2002) a montré qu'imaginer une scène apaisante aidait à s'endormir plus de 20 minutes plus tôt, alors qu'une distraction monotone, comme compter les moutons, ne faisait pas mieux que ne rien faire.
- À la place : un lieu imaginaire riche en détails, une respiration lente, une détente progressive du corps, ou quelques lignes sur un carnet.
Un pré au crépuscule, une respiration lente, et le sommeil qui vient sans qu'on le compte. Il en faut peu pour être heureux.
Kipli, naturellement.
Rédigé par l'équipe Kipli, spécialistes du sommeil naturel depuis 2018. Cet article s'appuie sur l'étude d'Allison Harvey et Suzanna Payne (université d'Oxford, 2002) et sur l'histoire de l'expression retracée par Purple Motes. En cas de troubles du sommeil persistants, parlez-en à un professionnel de santé.



